Alors que les mouvements sociaux sur les facs et dans les dépôts des transports en commun semblent s’éteindre, on peut s’estimer heureux d’avoir échappé à un scénario tatchérien. Margaret Thatcher, au début des années quatre-vingts avait ainsi décapité le syndicalisme anglais en refusant de céder dans un bras de fer homérique qui l’opposait aux mineurs. Car il faut bien reconnaitre les dangereuses similitudes entre la manière de négocier des ministres sarkozystes et des conservateurs britanniques ou des néolibéraux de toute sorte : diviser pour mieux régner.

Surtout, il est important de souligner combien ce mouvement social a constitué le premier frein à l'omnipotence de Sarkozy : enfin, des acteurs sociaux se posent en face du césarisme du président français. La relation directe qu'il revendique avec l'électorat a été battue en brèche. Il ne peut plus se contenter d’arguer des 53% de français qui ont voté sur son nom au second tour de la présidentielle pour gouverner sans concertation.

Fort heureusement il reste des instances de médiation qui sont autant d'outils pour une possible résistance. Des syndicats qui ont réussi à mobiliser un nombre imposant de manifestants - ils étaient près de 20 000 à Rennes, le 20 novembre dernier – et qui ont parfois envoyé paitre leurs dirigeants convaincus de faiblesse à l’égard du gouvernement. Des partis ont solidifié leur enracinement dans une posture de résistance au démantèlement des acquis sociaux : chez certains Verts, à la LCR, du côté de LO et même dans une partie du PCF, l’action l’a emporté sur les querelles de chapelle dans lesquelles l’opposition parlementaire s’enlise depuis si longtemps. A voir, pour se fendre la pipe, les déclarations « responsables » de l’éternel second du PS, Juju Dray, contre le blocage des universités. Enfin, minoritaires ou non (mais est-ce là le fond du problème ?), des étudiants décidés ont une nouvelle fois (on se souvient du mouvement contre le CPE) réussi à remettre en débat la loi de réforme de l’université qui avait été accepté en catimini quelques mois auparavant.

Mais cette résistance demeure timide, faute d'alternative et de débouchés politiques. La responsabilité des élus de la soi-disant opposition est là évidente, sans être les seuls en cause. Les régimes spéciaux seront d’ailleurs bien remis en cause, les dirigeants syndicaux dans leur majorité n’osant pas aller contre la pensée dominante qui se pare de « l’équité ». Il serait pourtant bon de rappeler que cette notion est complètement dévoyée : l’abolition des régimes spéciaux revient en réalité à l'abolition de l’équité, c’est-à-dire prendre en compte la spécificité des conditions pour appliquer des régimes différents. En soumettant tout les salariés à la même diète, il s'agit plus exactement d'égalité dont on devrait parler, comme la TVA qui s'applique sans discernements quels que soient les revenus de ceux qui la paient.

Alors, fallait-il aller plus loin ? Il paraît que les syndicats se seraient retrouvés isolés dans l'opinion, perçus par cette dernière comme défendant des privilèges. La même argumentation était déjà déployée en 1995 par les sondeurs et les éditorialistes. Faute de voir les usagers excédés s'en prendre directement aux grévistes, « on » avait considéré que les Français faisaient grève par procuration, à travers les cheminots en particulier, regardant avec bienveillance ceux qui défendaient les acquis sociaux, ceux qui s'opposaient au rouleau compresseur néolibéral. D’ailleurs, on parlait alors de formidables mouvements de solidarité entre les gens, le covoiturage et l’entraide l’emportant sur cette systématique dénonciation de « la prise en otage des usagers par une catégorie de privilégiés ».

Mais les temps auraient changé, nous affirme-t-on et il faut absolument réformer la France, nous prévient-on, sans pour autant pouvoir nous expliquer en quoi tout va si mal. Pourtant quand on voit la multiplication des conflits sociaux dans le secteur privé depuis la rentrée, notamment dans les boîtes de l'agroalimentaire mais aussi dans la banque LCL, on peut penser que l’indulgence réciproque entre grévistes (qui perdent de l’argent lorsqu’ils font grève) et travailleurs (qui subissent les inconvénients d’une immobilisation des transports, par exemple) se développe entre tous ceux qui sont en lutte, qui résistent, même si leurs revendications respectives ne portent pas sur les mêmes objets. Ceci étant dit, dans le privé ou dans la fonction publique, le pouvoir d'achat est finalement toujours le moteur des grèves et mobilisations.

Ce qui ressort nettement des récentes mobilisations, c'est que la « base » pousse à la roue quand les dirigeants nationaux des différentes confédérations se montrent plus circonspects. Le mouvement étudiant est en cela emblématique - et, d'ailleurs, il n’est pas encore achevé. Et de là viendra peut-être une nouvelle façon de faire de la politique. D’ailleurs, lorsque des  fractions de la « base » se radicalisent (dans ce qui pourrait, nous l’admettons, devenir une fuite en avant vaine : autonomes sur les facs, sabotages à la SNCF...) cela n’est rien d’autre que le symptôme de l'écart qui se creuse entre la base et ses dirigeants, entre la base et la pensée dominante, entre deux monde qui risquent de ne plus se comprendre.