On en a eu la première illustration dans le vote populaire en faveur de Nicolas Sarkozy. Ce dernier a su entretenir habilement ce dévoiement à travers « l’ouverture ». Au-delà des transfuges les plus médiatiques, nombre d’anciens collaborateurs socialistes émargent dans différents ministères. Le retard de la réaction du PS n’a pas contribué à éclaircir la situation : ses adhérents passés chez l’adversaire n’ont été exclus que plusieurs mois après.

Du vert au orange en passant par le rose

Il ne faudrait pas omettre les transferts Verts en direction du MoDem. En particulier deux anciens secrétaires nationaux, l’un d’eux (Yann Werling) étant même encore porte-parole national quand il a fait le choix de figurer en numéro 2 sur la liste centriste de Strasbourg ! Dans un autre registre, Anne Le Strat, sortante parisienne Verte, n’a pas été reconduite comme candidate par les militants. Qu’à cela ne tienne, elle se présente sur une liste PS. Sur Rennes, 5 élus sortants Verts sur 7 se sont d’emblée ralliés à la liste d’union de la gauche, avant que les militants Verts locaux ne décident de lancer leur liste distincte de celle du PS et ses satellites.

Modem ou hub ?

Le MoDem est lui-même victime de ces retournements et trahisons. Son positionnement national, ou plus exactement son absence de positionnement, altère encore la lisibilité des lignes de partage. Il s’allie à l’UMP à Bordeaux tandis que le Nouveau Centre (qui regroupe les centristes vassalisés de la majorité présidentielle) y présente une liste autonome ! Il compose en revanche des listes communes avec le PS dans plusieurs villes de la région parisienne ou encore à Grenoble. A Marseille, ses troupes se retrouvent sur les listes de droite, de gauche et une liste propre, certains assurant que les élus de ces différentes listes formeront malgré tout un groupe commun dans la future municipalité ! Division tripartite identique à Lyon : les cadres de l’ancienne UDF privilégient qui Perben, qui Gérard Collomb, alors que les nouveaux adhérents MoDem avaient remporté le vote interne sur le principe d’une liste autonome.

Ce clivage entre anciens cadres UDF et nouveaux adhérents MoDem se retrouvent dans maintes villes, tout particulièrement à Rennes. Les premiers, minoritaires, souhaitaient reconduire l’alliance avec la droite. Et, alors qu’elle avait été désignée à une large majorité pour mener une liste autonome, Caroline Ollivro a du aller quémander son investiture directement auprès de François Bayrou à Paris. Aujourd’hui encore, sur le site du MoDem 35, il n’y a même pas de lien vers le site de campagne de Caroline Ollivro…

Les voies du trotskisme sont impénétrables.

On aurait pu s’attendre à plus de rigueur à l’extrême gauche. Las, Lutte Ouvrière craint de se faire doubler à gauche par une LCR surfant sur son score à la présidentielle. Ni une ni deux, LO prend la LCR sur sa droite. Au nom du danger sarkozyste qui a bon dos, après avoir renvoyé droite et gauche dos-à-dos pendant plus de 20 ans, LO s’allie dès le premier tour avec le PS dans quelques villes comme Saint Brieuc et se déclare prête à fusionner avec les ex-social-traîtres dans l’entre deux tours partout ailleurs (encore faut-il que ses listes fassent 5%, seuil requis pour la fusion). Logiquement, LO devrait donc appeler à voter Delaveau au second tour.

La LCR, aspirant à son dépassement dans un grand (tout est relatif) parti anticapitaliste, se demande où elle va exactement, à part derrière Besancenot. Reprenant la méthode qui a fait les riches (tout est à nouveau relatif) heures de LO, la LCR joue de son porte-étendard médiatique national comme les frères ennemis exhibaient hier Arlette Laguiller pour les élections locales. A l’image de Nantes ou Saint Herblain, les camarades de Besancenot sur Rennes se sont en outre alliés sur une liste ouverte à Emgann, mouvement de la gauche indépendantiste bretonne qui vient de changer de nom pour s’appeler Breizhistance.

Pour clarifier le tout, les trotskistes du Parti des Travailleurs fondent eux-aussi un Nouveau Parti Ouvrier. Ils se présentent officiellement à Rennes comme une simple composante de la liste sobrement intitulée « Pour les services publics, la démocratie communale, la laïcité, les droits ouvriers : Rupture avec l'Union Européenne », liste menée par une ex-adhérente du PS.

De l’UMPS à Véolia

Même l’UMP n’est pas exempte de ces vicissitudes. A Rennes ou à Mulhouse, ses militants et ses cadres sont pris à rebrousse-poil par des candidatures imposées depuis Paris (Loïc Lebrun en sait quelque chose). Comme l’a révélé le monsieur élections de l’Elysée en pleine trêve des confiseurs, rien n’est fortuit. En transposant ladite « ouverture » au niveau local, la stratégie présidentielle vise délibérément à brouiller le champ politique et, de là, la lecture des résultats des échéances municipales. Le grand manitou crée ainsi de toute pièce SON opposition qui lui doit tout.

Le PS rennais ne procède pas autrement en façonnant sur sa liste SES radicaux de gauche, SES communistes et SES écologistes à qui il se contente de promettre quelques postes. Ces épigones divers et avariés n’existent plus par eux-mêmes, seulement dans l’ombre tutélaire de leur pygmalion. De fait, ils ne sont plus en mesure d’instaurer un rapport de force politique et d’infléchir l’ordre local socialiste.

On se retrouve ainsi avec des élus communistes, grands défenseurs du service public devant l’éternel, qui votent comme un seul homme en 2004 l’abandon de la gestion de l’eau à Véolia, multinationale à l’emprise tentaculaire sur Rennes, sa communauté d’agglomération et même le département : traitement des déchets via sa filiale Netra-Onyx, chauffage urbain sur Rennes-Nord à travers sa participation en capital à la SOBREC, transports interurbains dévolus à sa filiale TIV, nettoyage des parties communes des collectifs de l’office départemental d’HLM (filiale Renosol)…

L’empire Véolia à Rennes, le brouillage des lignes politiques suscité nationalement par le sarkozysme ou entretenu dans la capitale bretonne par le PS se rejoignent pour poser la question de la représentation démocratique et des engagements pris devant les électeurs. Les rennais élisent des conseillers municipaux pour assumer les responsabilités collectives et publiques de la ville. Pas pour que les élus se défaussent et abandonnent ces responsabilités à des intérêts privés ! Il ne suffit pas de battre la droite, encore faudrait-il gagner à gauche sur des idées et des pratiques. En somme : battre la droite, vaincre à gauche.