Il y a quatre, tu as sorti Codification. C’était ton premier album.

Avant Codification, j’étais partie seule. Je me construisais. Etre un cobaye pour soi même, c’est un peu mon truc. J’ai découvert un auteur irlandais qui m’a bouleversée, Yeats. J’ai mis en musique ses mots. C’est aussi à ce moment que j’ai rencontré Olivier Melano. J’étais un peu complexée, je pensais que ça allait me prendre la vie entière pour être au point. La rencontre avec Olivier m’a permis de passer à la réalisation d’un album. Gaël Desbois nous a ensuite rejoints. Ce qui me manquait finalement, c’était de travailler avec quelqu’un. Puis il y a eu la découverte du studio Cocoon où on travaille aujourd’hui.

Quatre années entre deux albums, vue la crise que traverse le disque actuellement, ça a du être long ?

D’autant Games over devait sortir en novembre 2007… On a eu pas mal de problèmes. La pochette de l’album est réalisée par Tonio Marinescu, comme celle de Codification d’ailleurs. La maison de disque voulait modifier son travail, ça donnait des trucs débiles. Finalement, il est sorti au printemps. Quant au temps qui s’est écoulé entre les deux albums, je voulais justement qu’apparaissent tout ce que j’avais appris pendant ces quatre ans. Mais il y a une grande différence entre 2008 et 2004. Surtout depuis qu’on a qui tu sais au pouvoir…

Sans blague… parce que l’arrivée de Sarkozy a changé quelque chose ?

On assiste à un véritable rabotage des budgets de la culture. Ca devient de plus en plus dur de faire tourner des musiciens. Mais ce qui est vraiment dingue, c’est le flip général. Plus personne n’ose prendre des risques, tout le monde devient conformiste. Parce que ce qui est incroyable dans cette ambiance, c’est que ceux qui s’accrochent, qui continuent à se battre sont considérés comme des têtes brulées ou de grands naïfs. Genre : «  c’est la mondialisation, on ne peut rien y faire. » Pour moi, un artiste ne doit pas être uniquement  recroquevillé sur son art. Lorsque je compose, je fais toujours attention à garder les yeux grands ouverts.

Justement, on peut dire que Games over n’est pas vraiment facile d’approche, qu’il faut savoir l’apprécier. A l’époque où les morceaux sont calibrés pour être rentables dès la première écoute, c’est un peu jouer avec le feu, non ?

Si tu veux savoir le fond de ma pensée, je me fous un peu de jouer avec la meute. En fait, je n’ai pas franchement de perspective de carrière, d’espérance. En même temps, le retard de la sortie de l’album m’a vraiment ennuyé.

Finalement, comment as-tu abordé la création de Games over ?

Pendant la composition de Games over, j’ai perdu des gens proches. J’en ai retrouvé aussi. A l’époque je recherchai mon père. En fait, Games Over a été un moment où j’avais l’impression de perdre mon innocence en vieillissant. « Cosmosonic » est un morceau qui parle de ça, du passage de l’enfance à l’âge adulte. J’en étais arrivée à analyser tout ce qui m’arrivait mais sans parvenir à faire ressortir des choses positives des expériences que je vivais. Ca a été un moment étrange. Depuis, j’ai retrouvé cette légèreté. Et puis, d’autres choses m’ont également influencée : les dernières élections présidentielles par exemple – et surtout la campagne électorale qui a précédé – m’ont particulièrement marquée. La télévision aussi et tout ce qu’elle véhicule comme mensonges. Je crois qu’il faut se réveiller, qu’on ne peut pas tout accepter sous prétexte que ça vient de la télé. Beaucoup de choses en fait.

Games over est un disque sombre ou positif ?

Positif. Dans Games over, il y « jeu » et le jeu, c’est avant tout le rassemblement. J’ai bon espoir qu’il y aura toujours moyen de se rassembler pour lutter. C’est un disque d’espoir. Je peux même dire que je suis en accord avec moi-même. Tout à l’heure, je te disais que je n’avais pas de perspective de carrière mais je me vois bien vieille mémé derrière une console à produire des albums. Ca, c’est plutôt de l’espoir, non ?

 

Laetitia Sheriff Games over (Fargo)

http://www.myspace.com/laetitiasheriff