Mais que fait la préfète ?
On l’aura compris : les élections présidentielles 2007 ont commencé depuis belle lurette. Au PS, les « présidentiables » se dévoilent par dizaines. A l’UMP, un Sarkozy y pense en se rasant le matin et pas seulement, un Villepin serre des mains d’électeurs et reprend le flambeau de la Chiraquie. A l’extrême gauche, Arlette Laguillier nous rejoue sa rengaine, Besancenot reste en embuscade. A l’extrême droite, le gros blond avec une chemise noire révise son rôle préféré et Villiers joue la surenchère. Que du beau monde, donc. Il semble bien qu’après les élections de 2002, grotesque parodie d’un pluralisme démocratique qui se délite, le débat doive se cantonner à nouveau sur le plan de la sécurité, ou plus exactement de l’insécurité.
Et au niveau local, il se trouve que la photo est identique : il paraît qu'une certaine jeunesse fait trembler l'ordre républicain et inquiète les citoyens. Que sont ces hordes dépenaillées qui envahissent régulièrement le centre-ville lorsqu'on leur refuse l’organisation d'une rave ou l'ouverture de bars après trois heures du matin ? Que sont ces manifestations de colère qui obligent les citadins à se terrer chez eux ? D'où la question que se posent de nombreux Rennais et des acteurs locaux que le Clébard a rencontré : «Mais que fait la préfète ?»
Rennes. Ville de province à taille humaine qui a pour habitude de caracoler en tête des fameux classements des villes où il fait bon vivre. Son Parlement, ses festivals culturels, sa vie nocturne, enfin tout pour être heureux. Et pourtant, depuis deux ans maintenant, la peur roderait dans les rues du centre ville. Rennes ne serait-elle plus cette ville où il fait bon vivre?
Depuis octobre 2004, les Rennais sont habitués à voir défiler les cohortes de CRS dans le centre-ville et parfois à assister aux affrontements qui les opposent aux « jeunes » le jeudi soir, après la fermeture des bars. Comment dénouer le faux du vrai ? Rennes a-t-elle (comme la France entière) sombré dans une insécurité qui nécessite l'interdiction des Raves lors des Transmusicales (voir l'article 'Sans rave, la fête est plus trash'), la fermeture des bars à une heure du mat, la coercition aggravée à l’égard des sans-papiers (voir ‘l’article Sans papiers: la chasse est ouverte’) les déclarations tonitruantes de la préfecture que d’aucuns commencent à considérer comme la responsable des troubles à l’ordre public. Ainsi, Jean-Marie Goater, élu des Verts au conseil municipal de Rennes et au conseil communautaire de Rennes Métropole n’hésitait pas, lors d’un appel à un apéro anti-préfète, le 6 janvier dernier, à dénoncer l’« hydre [qui] génère des troubles pour justifier son action » (voir l’entretien recueilli par Le Clébard). On aura aussi noté que dans Le Rennais de janvier, Edmond Hervé s’étonne que ‘certaines autorités publiques’ (suivez mon regard...) véhiculent une ‘culture des stéréotypes, des figures simplifiées, des représentations rapides’, et ceci ‘à des fins partisanes et électoralistes, entretenant le pessimisme et la peur’. Le maire de Rennes découvrirait-il les jolis rouages du jeu politique ?
Quant au silence, voire à l’opacité des médias qui se targuent d’informer les Bretons (voir l’encadré ’ Ouest France face à ses démons’) ne revient-il pas à de la complicité ? Dans ce jeu de dupes, n’assiste-t-on pas à la préparation du terrain local par certains candidats à l’élection présidentielle , via des relais qui ne bénéficient même pas de la légitimité des urnes ? Et ainsi, la préfecture et certains médias ne sont-ils pas en passe de s’arroger la représentation qui découlait jusqu’à présent du suffrage universel ?
Frédéric Paulin
Sans-papiers : la chasse est ouverte
Les collectifs de soutien aux sans-papiers n’ont jamais manqué de travail. Depuis plusieurs mois, les directives du ministère de l’intérieur, fidèlement appliquées par la préfecture, imposent à l’antenne rennaise des cadences infernales. Une véritable traque aux sans-papiers a été mise en ‘uvre. Pour cela, les effectifs de la police de l’air et des frontières de l’aéroport Saint-Jacques de la Lande ont été portés à cinquante hommes, contre une dizaine il y a quelques années. Ces policiers ont pour principale mission de débusquer les étrangers dits en situation irrégulière. Depuis quelques semaines, leur attention vise une étudiante chinoise, dont la prolongation du titre de séjour a été refusée par la préfecture en octobre dernier malgré son inscription régulière à la faculté de sciences-éco. La demoiselle se cache, son compagnon français est harcelé, recevant chaque jour la visite des hommes de la « PAF », et ses amis ne sont guère mieux lotis.
La préfecture a également pris l’habitude de se servir de l’Education nationale pour piéger les familles de sans-papiers. Dernièrement, à l’école élémentaire Joseph-Lotte, les enseignants ont exprimé leur colère après un arrêté préfectoral de reconduite à la frontière visant un couple avec cinq enfants dont quatre scolarisés dans l’établissement. Leur préavis de grève a fait reculer la préfecture qui a annulé son arrêté la veille du mouvement. Mais c’est reculer pour mieux sauter craint le collectif de soutien aux sans-papiers, qui reste donc mobilisé.
Romain Durand
Ouest-France face à ses démons
Les lecteurs du quotidien breton ont pu suivre du 15 octobre au 19 novembre une enquête intitulée « La Bretagne face à ses démons ». Différents volets d’une demi-page en rubrique Bretagne présentaient les dangers de l’alcool (15 octobre), du tabac (22 octobre), du cannabis (5 novembre) et de « la fête et ses dérives » (19 novembre). Cette enquête, comme le révélait Libération, le 20 décembre dernier, était « tout bonnement une commande de la préfecture de région qui a dûment rétribué le régie publicitaire de Ouest-France, Précom ».
On saura désormais que la Préfecture et Ouest-France ont des liens qui dépassent le simple cadre informatif. Ce qui laisse plus dubitatif, c’est que ce genre de commande qui existe depuis belle lurette dans la presse, n’ait pas été précédé d’une mention « publicité » ou « publi-reportage ». Aucune obligation légale ne l'exige, mais la pudeur déontologique a imposé cet usage. Seul un logo de la préfecture de région avait averti les plus sourcilleux des lecteurs.
Le 9 décembre, lors d’un comité d’entreprise, François-Régis Hutin, le directeur de Ouest-France a reconnu que son journal a touché de l’argent de la préfecture. Le 24 décembre, Didier Pillet, directeur de l’information de Ouest-France, précisait dans un article que la campagne de la préfecture avait été annoncée la veille de la parution du 1er volet.
Soit, mais faut-il en conclure que seuls les lecteurs quotidiens de Ouest-France devaient être avertis que la grande ‘enquête’ était diligentée par les services de l’Etat ?
Il faut cependant noter que certains journalistes de Ouest France, troublés par ces pratiques, ont averti sans plus attendre leurs confrères de la presse nationale. Comme quoi la déontologie est une valeur qui n’a pas totalement disparu.
FP
Jean-Marie Goater : « La préfète fait de la politique »
Jean-Marie Goater est élu du groupe Verts au Conseil municipal de Rennes et au Conseil d’agglomération de Rennes Métropole. Il est l’un des organisateurs de l’apéro anti-préfète qui s’est déroulé le 6 janvier 2006.
Le Clébard : Bernadette Malgorn est la dépositaire de l’autorité de l’Etat dans la région. Mais ses interventions sont-elles légitimes ?
Jean-Marie Goater : Une opinion assez répandue sur Rennes en ce moment est de considérer qu’elle fait de la politique. Pourquoi ? C’est difficile à dire vraiment. Ce n’est pas une histoire de personne : elle est dans son droit, la loi est pour elle. Mais maintenant, c’est une question de mesure et de proportion de la loi par rapport à la gravité des faits.
Parce qu’on assiste à une disproportion des sanctions par rapport aux faits ?
C’est toute la question des jeudis soirs. Mais il y a aussi une volonté de faire du chiffre par rapport aux sans papiers. La loi est ce qu’elle est : les décisions sur beaucoup de points restent à la discrétion de la préfecture. Prends le cas des raves. C’est à la préfecture de donner son accord en dernier lieu. Mais la préfète a réussi à dissoudre la seule structure qui pouvait servir de médiateur, le collectif Korn’g’Heol. Comment fait-on pour répondre à ces problèmes s’il n’y a plus de telles structures ? J’ai accompagné le collectif des sans papiers et celui contre les violences policières parce qu’on a besoin d’eux. C’est eux qui peuvent servir de médiateurs entre la préfecture et les raveurs, les sans-papiers ou les jeunes.
Pourquoi n’y a-t-il que des collectifs ? On ne voit pas beaucoup d’associations.
Il y a une vraie peur : personne ne veut prendre de risques en devenant président d’une association. Là, tu es en première ligne. Par exemple : le Collectif des sans-papiers est de plus en plus fliqué. Ca non plus, ça ne favorise pas un travail de médiation. Ses membres font l’objet d’emmerdes diverses et variés, de pressions quotidiennes.
Face aux réponses excessives des pouvoirs publics devant cette pseudo insécurité, que peut-on faire?
En fait, il faut se demander comment nous, simples citoyens, on peut se saisir de ces questions pour ne pas les laisser uniquement à l’Etat. La société civile peut-elle reprendre la main ? Parce qu’il ne faut jamais oublier que le désordre, l’ordre public, c’est avant tout le bien commun. En décembre dernier, Edmond Hervé a eu un mot très juste : « Il y a pire que le désordre, c’est la désespérance ».
Quel sens peut-on donner au désordre en ce moment? Et à Rennes, particulièrement.
Désormais, le désordre a moins en moins de but. C’est-à-dire qu’on voit de moins en moins de revendications émerger. Nous sommes quand même dans la société du spectacle : les images ont un poids écrasant alors, lorsqu’elles servent le pouvoir... Sur Rennes avec Ouest France, qui est un média monopolistique, il y a déjà une sorte de révérence vis-à-vis des institutions. Il y a autocensure et connivence avec l’autorité politique. C’est un problème général qui n’est pas que rennais. Et c’est la même chose avec la télé. Pour notre apéro anti-préfète, il fallait voir le journal du soir sur France 3 : on voyait d’abord la préfète serrer les mains d’agriculteurs quelque part en Bretagne, puis un reportage montrait des jeunes qui titubaient dans les rues sous l’effet de l’alcool, et puis il y avait notre apéro. Cet enchaînement d’images desservait nos propos.
On s’aperçoit que les agissements de la préfecture ne laissent plus indifférent. Quelles sont les incidences réelles de cette coercition accrue ?
Déjà, le maire de Rennes a du se positionner clairement sur la question en demandant qu’on ne stigmatise pas les jeunes. Il ne l’avait jamais fait avant. Et l’opposition, au conseil municipal, ne peut plus tenir un discours uniquement sécuritaire parce que je crois que Rennes n’est plus autant conservatrice qu’avant. Mais c’est toujours très difficile de mobiliser les gens.
Sur le point de la représentation, quelle est la légitimité de la préfecture à intervenir autant dans l’espace public ?
Alors là, on touche à la délicate question du centralisme de l’Etat. La préfecture représente l’Etat au niveau du département et ce niveau est-il encore nécessaire ? Pour ce qui concerne la préfecture, on est normalement plus dans une dimension de contrôle juridique que d’actes politiques. Normalement. Parce que sur Rennes, ce n’est pas vraiment le cas. Mais la France n’a pas fait sa mutation. Et vu la frilosité générale, on n’en est pas prêt. Pour ça, il faut renforcer la démocratie et faire émerger une vraie démocratie participative. Aujourd’hui malgré certaines promesses, il n’existe pas vraiment de démocratie participative.
A Rennes, il existe les conseils de quartier?
L’idée est bonne mais ces conseils disposent de micro budgets. Et ils sont dirigés par les élus de quartiers et donc par la mairie.
Une démocratie participative nécessite une participation du citoyen et tu disais qu’il est de plus en plus difficile de mobiliser les gens.
Je ne pense pas que le niveau d’engagement des gens ait baissé, ce sont les formes d’actions qui ne sont plus adaptées. Je crois au concept de minorité agissante.
Les jeunes de la Place Sainte-Anne sont-ils une minorité agissante ?
Oui, bien sûr, c’est une minorité de jeunes qui agissent. Mais là, il y a un autre problème : on observe une telle vacuité de revendication. Mais ce n’est pas pour ça qu’il faut traiter ces gens comme des nuisibles.