Urbi et Gorby. Rennes et Gorbatchev ont été réunis l’espace d’une journée. Nous avions peut-être fait l’impasse le 12 décembre dernier mais Le Rennais du 15 janvier est là pour réveiller notre fierté rennaise : sur un quart de page « un personnage qui a profondément marqué l’histoire politique de la planète » pose aux côtés d’Edmond Hervé. Il fallait tout de même un semblant d’explication à cette visite de « l’ancien homme fort de l’URSS. » La légende sibylline ajoute donc que Gorby était l’invité du forum « Eau, hommes et territoires solidaires » en tant que président de la Croix Verte internationale.
Il aurait peut-être été utile de préciser ce qu’est la Croix Verte. Fondée par un Gorby au chômage forcé, cette organisation entend reprendre le modèle de la Croix Rouge pour porter secours à l’environnement. Elle s’illustre par les qualités de ses militants de terrain : Raymond Barre, Shimon Péres, Robert Redford, une princesse jordanienne? Il est vrai qu’avec un tel casting, il y a toujours un figurant disponible pour légitimer médiatiquement un quelconque forum au titre aussi pompeux que celui sus-cité, quand bien même serait-il organisé en Bretagne, contrée connue pour son efficacité dans l’administration des ressources aquifères.
Qu’importe, la Région elle-même était l’organisatrice du dit “forum’’ ! Et on n’allait pas s’arrêter à quelques nitrates quand la cause est de solidarité internationale. Cette grand’ messe visait en effet à faire l’article de la Loi Oudin-Santini qui autorise les institutions en charge de la gestion de l’eau (collectivités territoriales, agences de l’eau?) à affecter 1 % de leurs recettes à des projets dans le domaine de l’eau en faveur des pays pauvres. L’intention peut paraître louable, mais comme le rappelle le dicton, l’Enfer est pavé?
D’autant que l’excuse de l’intention est difficilement opposable. André Santini n’a pas fait mystère de ses motivations en défendant la Loi dont il était rapporteur : après un prêchi-prêcha de bon ton sur la nécessaire solidarité du Nord vis-à-vis du Sud, il a cyniquement lâché le morceau. « Donner aux communes, établissements publics de coopération intercommunale et syndicats mixtes, la possibilité de conclure des conventions de coopération internationale, est non seulement un moyen de permettre une exportation du modèle français de gestion de l’eau, mais aussi un moyen de compléter utilement la conquête de marchés par les grands groupes français. »
Le modèle dont il est question n’est jamais que l’oligopole des triplettes qui règnent sur 80 % de la distribution d’eau potable et de l’assainissement en France : Suez, Bouygues et Véolia (ex-Vivendi), avec les résultats que l’on sait pour les usagers. Si on résume ce modèle, les investissements pour les infrastructures sont supportés par la collectivité publique, puis affermées à des entreprises privées qui empochent les recettes d’exploitation. La Loi Oudin-Santini n’est plus qu’une extrapolation à l’international de ce système : une fraction des revenus d’un bien public, l’eau, servirait à financer l’expansion des triplettes.
Et comme on n’est jamais mieux servi que par soi-même, le “forum’’ rennais était ouvert par Pierre Victoria, cadre de haut vol chez Véolia. Il s’y connaît en matière de solidarité internationale : pour contrer les arguments des opposants aux menées de son entreprise en Afrique, il a rédigé Les altermondialistes et l’eau : réponses de Véolia.
Robert Daufin